Une étude récente de l’Institut des politiques publiques (IPP) met en lumière une évolution majeure dans le paysage scolaire parisien. Entre le recul important de la natalité et les dynamiques sociales, la part des élèves entrant en classe de 6e dans le secteur privé pourrait atteindre la moitié des effectifs à l’horizon 2035. Cette tendance traduit des déséquilibres entre les secteurs public et privé ainsi qu’un renforcement de la ségrégation sociale dans la capitale.
Le déclin démographique frappe Paris
Paris fait face à une chute marquée de sa population enfantine. Entre 2010 et 2024, le nombre de naissances a diminué de 32%, passant de 31 440 à 21 484 selon les données compilées par l’IPP à partir de l’Insee. Cette diminution a un effet direct sur la composition des classes, notamment celles de CP et de 6e, où les effectifs se réduisent progressivement depuis le milieu des années 2010.
À partir de 2016, les effectifs en CP ont commencé à décroître pour refléter cette baisse des naissances, avec une diminution de 19 % entre 2016 et 2024. La classe de 6e a connu un recul de 10 % entre 2020 et 2024. Cependant, cette contraction des effectifs ne touche pas également les écoles publiques et privées.
Des effectifs privés résilients malgré le recul des naissances
Alors que les classes publiques enregistrent un recul marqué, les établissements privés maintiennent quasiment leurs effectifs. Le nombre d’élèves en CP dans le privé n’a baissé que de 3,8 % entre 2016 et 2024, tandis qu’en 6e la diminution est même plus modérée à 1,4 % entre 2020 et 2024. En comparaison, le public subit une chute de 24,4 % en CP et de 14,4 % en 6e sur les mêmes périodes.
Cette dynamique entraîne une progression significative de la part du privé. En 2024, 27,5 % des élèves de CP sont scolarisés dans des établissements privés, contre 23 % en 2016. Pour la 6e, la part du privé est passée de 35,4 % en 2020 à 38,7 % en 2024. Si cette tendance perdure, les projections indiquent que le privé pourrait scolariser jusqu’à 33,6 % des élèves de CP en 2030, et près de 49,4 % des élèves de 6e en 2035.
Une polarisation sociale renforcée
Cette évolution pose la question de la ségrégation scolaire et sociale. Selon l’étude de l’IPP, la progression de la part du privé pourrait accentuer une polarisation sociale déjà très marquée à Paris. En 2024, plus de la moitié des élèves de 6e issus de milieux très favorisés sont dans le privé (55 %), contre seulement 7 % pour ceux issus de milieux défavorisés.
Si la tendance se confirme, 72 % des élèves de 6e issus des milieux aisés seraient dans des établissements privés à l’horizon 2035. Cette dissymétrie soulève des enjeux importants en termes d’égalité d’accès à l’éducation et de mixité sociale.
Des tendances similaires dans les grandes villes françaises
Au-delà de Paris, les 19 plus grandes villes françaises connaissent des évolutions similaires, quoique moins avancées. La baisse démographique y est plus récente et moins brutale, avec une diminution moyenne de 17 % des naissances entre 2014 et 2024.
Les effectifs de CP diminuent également, entre 5 % et 15 % selon les villes, mais cette contraction n’a pas encore significativement affecté les entrées en 6e. La part du secteur privé reste plus modérée en entrée en CP, passant de 19,1 % à 19,8 % entre 2020 et 2024, avec une projection à 22,3 % en 2030. En 6e, 36,3 % des élèves sont dans le privé en 2024, un chiffre qui pourrait atteindre 40,8 % en 2035.
Recommandations pour limiter la fragmentation scolaire
Face à ces évolutions, l’IPP recommande plusieurs mesures pour limiter le déséquilibre entre public et privé et encourager la mixité sociale. D’abord, il suggère une meilleure répartition des fermetures de classes liées à la baisse démographique, qui, actuellement, concernent presque exclusivement le public. Cette répartition plus équilibrée pourrait atténuer la montée en puissance mécanique du privé dans l’enseignement secondaire.
L’institut propose également de revoir le mode de financement des établissements privés, actuellement indexé sur leurs effectifs, afin d’intégrer explicitement des objectifs de mixité sociale dans les conventions liant l’État aux écoles sous contrat. Ces mesures visent à freiner la polarisation sociale et à encourager une meilleure coexistence entre les deux secteurs.
Un enjeu majeur pour l’avenir scolaire parisien
Le constat dressé par cette étude met en lumière un enjeu de taille pour les politiques éducatives. La baisse continue de la natalité couplée à une offre scolaire répartie de manière inégale conduit à une recomposition rapide du paysage scolaire. L’évolution vers une domination potentielle du privé dans certaines classes traduit aussi une fracture sociale profonde, qui pourrait se creuser davantage si elle n’est pas prise en compte dans les politiques publiques.
Jean-Marc Dupuis, sociologue spécialisé en éducation, souligne : « La progression du privé n’est pas seulement un phénomène démographique, elle révèle un choix social et politique. Il est urgent d’agir pour préserver une école publique accessible et attractive, afin d’éviter une ségrégation trop accentuée. »
En somme, les prochaines décennies s’annoncent déterminantes pour l’équilibre entre secteurs et pour la capacité de l’École à garantir la mixité sociale, au cœur des enjeux républicains français.


