Le procès de François Thierry, ancien chef de l'Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants (Ocrtis), accusé de complicité dans un important trafic de cannabis, touche à sa fin ce lundi au tribunal correctionnel de Bordeaux, où les réquisitions doivent être prononcées. Depuis le 2 mars 2026, cette affaire emblématique mobilise la justice girondine, avec des débats portant sur une saisie record réalisée il y a onze ans dans un quartier cossu de Paris.
Un procès marqué par des révélations sur les méthodes des stups
François Thierry, 57 ans, était à la tête de l'Ocrtis entre 2010 et 2016. Il est reproché d'avoir facilité, par sa complicité, un trafic de grande ampleur piloté notamment par son informateur Sophiane Hambli, actuellement détenu au Maroc. Au cœur du dossier, la saisie spectaculaire de plusieurs tonnes de cannabis a mis en lumière des dysfonctionnements internes et des tensions avec l'autorité judiciaire.
Lors de sa seconde audience d'interrogatoire, l'ancien commissaire a évoqué un réel défi dans la coordination avec les magistrats. Selon lui, le maillon judiciaire n'aurait pas suffisamment suivi les opérations menées notamment en région parisienne, alors qu'une procédure de livraisons surveillées impliquait que le parquet de Perpignan soit tenu informé.
« Cette aventure, ce naufrage opérationnel a lieu parce qu'on est incapables de faire de la coordination d'information avec des magistrats référents », a exposé François Thierry à la barre, soulignant un cloisonnement préjudiciable aux enquêtes.
La stratégie de l'infiltration par les informateurs contestée
L'une des pierres d'achoppement dans cette affaire réside dans la méthode choisie par le policier : l'infiltration des réseaux de drogue via des indicateurs, parfois au prix de tolérer des livraisons illicites pour remonter jusqu'aux cerveaux du trafic. François Thierry a reconnu qu'un excès de confiance avait été accordé à son informateur principal, Sophiane Hambli, qu'il qualifie de traitre manifeste.
Pourtant, il a défendu cette stratégie en soulignant les résultats obtenus. « Je ne suis pas tombé amoureux de Sophiane Hambli ! Beaucoup des choses qu'il a dites ont donné des affaires intéressantes », a-t-il ajouté, mettant en avant son expérience de plusieurs dossiers montés grâce à ce genre d'informations.
« Combien d'informateurs de services ont permis de faire plus de 60 affaires ? Je n'en connais pas d'autre », a-t-il affirmé en soulignant l'importance du travail de renseignement dans la lutte antidrogue.
Une opération logistique complexe et controversée
Les débats ont aussi porté sur le rôle de Sophiane Hambli, considéré comme le logisticien présumé de l'opération et dont la participation effective fait toujours l'objet de controverses. Le principal accusé nie toute implication directe dans le pilotage du trafic et affirme avoir agi dans le cadre de missions validées par l'Ocrtis.
Le nombre exact de cannabis transportées demeure sujet à débat. Alors qu'un des prévenus a évoqué un chiffre approchant les quarante tonnes, seules quinze tonnes ont été formellement saisies par les autorités.
Le dossier illustre également l'insuffisance des mécanismes de coordination judiciaire, une lacune dénoncée par François Thierry qui espère une amélioration avec l'entrée en vigueur de la loi narcotrafic adoptée en 2025, instituant notamment le Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco).
Vers une réponse judiciaire importante
Alors que les réquisitions, attendues ce lundi, pourraient annoncer des peines lourdes, les enjeux sont multiples pour le système judiciaire français. Ce procès met en lumière la complexité de la lutte contre les réseaux de stupéfiants, la délicate gestion des relations entre services policiers et magistrats, et les risques liés à la confiance accordée aux indicateurs.
Pour certains experts, cette affaire est emblématique des défis persistants dans ce domaine.
« Ce procès est bien plus qu’une simple affaire judiciaire. Il pose la question des méthodes opératoires utilisées dans la lutte antidrogue et de la nécessaire coordination entre acteurs du judiciaire et de la police », déclare Marie-Claire Dubois, spécialiste en droit pénal.
Avec cette audience en phase finale, le tribunal de Bordeaux est désormais chargé de trancher quant aux responsabilités de François Thierry et de ses complices dans ce dossier retentissant, dont les conclusions apporteront sans doute des éléments clés à une stratégie nationale renforcée contre le narcotrafic.

